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Dossier Violences Judiciaires

 

Tutelles et maltraitance du grand âge : une autre exception française

Interview de Frank Hagenbucher, anthropologue, par Claire-Lise Marso, publiée en septembre 2006 par la revue culturelle Le Mague.

http://www.lemague.net

 

Collectif Contre les Abus Tutélaires - CCAT

franck.hagenbucher@wanadoo.fr

 

27 septembre 2006

 

Bonjour Frank. Qu’est-ce qui fait qu’un anthropologue en retraite s’intéresse de très près aux personnes âgées ?

J’étais encore loin de la retraite lorsque divers événements m’ont conduit à en savoir plus sur la situation réelle des personnes âgées et handicapées, notamment en institution ou sous « protection juridique ».

Je me partageais alors entre mes missions scientifiques en Afrique et mon soutien, en France, à ma mère déjà très âgée. Une sorte de grand écart géographique, psychologique et comportemental qui me plaçait dans des situations d’autant plus difficiles qu’aucun relais n’était assuré par quelque parent ou ami.

Puis tout s’est aggravé, au début des années 90, lorsque ma mère a manifesté des symptômes apparentés au syndrome Alzheimer…

Ce sont à la fois des problèmes familiaux, médicaux et juridiques concernant cette dernière, puis mon engagement associatif qui m’ont fait découvrir, dans une progressive sidération, la situation réelle des « Vieux » dans notre pays, que ce soit dans les maisons de retraite, les hôpitaux ou, surtout, sous la coupe des « dispositifs de protection des majeurs protégés », ces tutelles et ces curatelles qui constituent une entreprise de spoliation et de maltraitance à grande échelle. Non seulement j’ai vérifié à travers de dures expériences personnelles les dérives du système, courantes, ultradélinquantes, sporadiquement et partiellement évoquées par les médias lorsque l’actualité n’offre « rien de mieux », mais encore j’ai découvert les complicités institutionnelles qui font de la Justice, des Affaires sociales et du pouvoir médical les lames d’une machine à broyer plutôt terrifiante. Des synergies et des solidarités de corps qui ne sont jamais stigmatisées dans leur ampleur, leur automaticité et leur nocivité. Elles servent à bloquer les dossiers, relativiser les pires horreurs et interdire in fine toute dénonciation radicale, ainsi que toute véritable information du public… J’y reviendrai plus loin.

La maladie de ma mère a entraîné pendant plusieurs années une cascade de situations et d’épisodes stressants dont je vous fais grâce ici mais que peuvent imaginer facilement ceux de vos lecteurs qui se sont trouvés dans des situations similaires.

Mon frère aîné ayant refusé que j’assure la tutelle de notre mère mais aussi de s’en charger lui-même, celle-ci a été malheureusement placée sous la « protection » d’un mandataire privé œuvrant sous la responsabilité du Juge des tutelles du Tribunal d’instance de Boulogne-Billancourt. Quelques mois plus tard, j’ai dû aussi me résoudre - la mort dans l’âme - à la placer dans un Centre de Long séjour de cette ville. Ce sont donc sur ces deux registres que le pire est rapidement survenu.

a) Sur son lieu de vie, ma mère a subi de nombreux accidents graves - ou en tout cas des épisodes présentés comme accidentels, nécessitant chaque fois son hospitalisation. Malgré mes protestations en direction de l’administration et des médecins de l’établissement - qui dès le début n’ignoraient pas que j’avais été privé de tout pouvoir de décision par le système tutélaire - les choses ont continué de s’aggraver. Ma mère a été retrouvée, le 1er août 2000, allongée dans un couloir avec un œil crevé et une épaule à la fois luxée et fracturée.

Là aussi je vous épargnerai les détails. Le tuteur et le Juge étant partis en vacances, personne ne pouvait signer le permis d’opérer. Je n’ai pu finalement le faire moi-même qu’après d’interminables palabres… Je n’ai obtenu du Centre de Long séjour un rapport d’accident qu’après des mois d’insistance par avocat interposé ; un rapport lénifiant qui sous-estimait scandaleusement les faits. Face à mes protestations, l’établissement m’a menacé de poursuites en correctionnelle. La DDASS a étouffé ma plainte. La Juge des tutelles a fait bonne mesure contre moi en édictant une ordonnance selon laquelle je mettais en péril le bien-être de ma mère en raison de mon conflit avec la direction de l’établissement (sic). Malgré mes démarches et mes courriers je n’ai, jusqu’à ce jour, reçu de la tutelle aucune réponse quant au taux d’invalidité reconnu à sa mère, aucune information sur la conclusion des assurances en matière de responsabilité.

             

C’est à ce moment que j’ai perçu la solidarité réflexe et inconditionnelle des institutions concernées par le devenir de ma mère. « Tu m’appuies sur ce coup-là et, à charge de revanche, tu sais pouvoir compter sur moi en cas de besoin… »

             

b) Mais je n’avais pas encore tout vu. Ayant mis l’appartement de ma mère en vente, le tuteur a tout d’abord tenté d’en rafler le contenu par l’intermédiaire d’un brocanteur de ses amis. Je l’en ai dissuadé, disons… énergiquement. Puis il a magouillé au-delà du possible et lésé l’acquéreur, lequel a très légitimement déposé plainte. Juge et tuteur se sont défaussés sur ma mère, et c’est celle-ci qui, à 92 ans, sous tutelle, atteinte d’Alzheimer, bloquée dans son fauteuil roulant, inconsciente, étrangère à toutes ces manœuvres, a finalement été traduite en justice en tant que propriétaire de l’appartement et condamnée, le 21 février 2001, devant le TGI de Paris.

Dès lors mes actions contre le système tutélaire et les réactions de celui-ci vont se succéder sur un rythme soutenu.

 

Mon espoir ténu d’un « aggiornamento », d’un accroissement de conscience et d’un traitement salutaire de nos perversions sociales et humaines relevait d’une naïveté pour le moins regrettable chez un type de mon âge et de ma formation, même si l’on veut bien considérer que j’avais essentiellement passé mon existence à étudier des cultures africaines…

Le fait est que nous persistons à nous présenter comme les héritiers triomphants de la rationalité grecque, des Lumières et de la science ; comme des parangons de démocratie, d’efficacité et de progrès ; comme des professeurs de droits de l’homme ; comme les propriétaires du monde, ainsi d’ailleurs que de sa notice d’exploitation : la modernité, un concept élaboré au carrefour incertain de la sociologie, de la politique, de l’histoire et de la science, et dont notre acception, qui s’avère incompatible avec les systèmes socioculturels différents du nôtre, constitue en cela le meilleur outil de référence pour enjoindre ces pays de se réformer.

Après analyse, ce mélange d’ethnocentrisme rédhibitoire, d’impérialisme chronique, d’universalisme convivial, d’affairisme féroce, de consumérisme glouton, de groupisme libertaire, d’exhibitionnisme paroxystique livre un élément explicatif de sa genèse et de son explosivité dans ce « village mondial » où tout le monde regarde tout le monde : notre ignorance ou notre mépris de notre image dans le regard de l’Autre. J’y reviendrai.

 

A partir de quel âge en France est-on considéré comme une vieille personne ?

Inutile de chiffrer. Il n’y a pas d’âge pour être vieux. La vieillesse reconnue, nommée, objet de répulsion et rapidement emmurée, c’est l’état de celui ou celle que l’on ne peut plus considérer comme un « senior », ce bénéficiaire d’une concession sémantique censée voiler la décrépitude, l’un de ces bronzés tardifs et encore actifs qui, souvent, exportent sous les tropiques leur sourire lifté et leur embonpoint maîtrisé.

Bien que perçu et traité comme un déchet social et physique, le vieillard, pardon, la personne âgée… subit, souvent consciemment et avec angoisse, l’exténuation progressive du statut moral et métaphysique de sa personne, proportionnellement à la diminution de ses facultés, de son autonomie et de ses droits sociaux. Elle subit l’ « âgisme », ce regard moderne, froid et inquisiteur sur la vieillesse, ainsi que les considérations économiques suscitées par l’approche d’un tsunami gériatrique, qui visent d’ores et déjà à culpabiliser les trainards, ceux qui semblent renacler à passer de l’autre côté. Si elle ignore que la Banque mondiale fixe aujourd’hui à 75 ans la limite au-delà de laquelle tout traitement médical lourd s’avère anormalement dispendieux et la vie elle-même un luxe discutable, son instinct et ses dernières sensations lui font savoir qu’elle n’est plus chez elle ici-bas. Qu’aurait-elle à transmettre ? et à qui ? À une jeunesse branchée, lancée sur rollers, bardée de fantasmes ludiques et sexuels ?

Attali et Warnock, cités plus bas pour leur souhait d’une liquidation du grand âge, sont des précurseurs, ou plutôt des annonciateurs du pire, d’un réel à venir qui frappe déjà à la porte. Ils choquent encore un peu, mais pas tant que cela. La preuve : affirmant que le nombre important des cadavres non réclamés, lors de la canicule de 2003, parle de lui-même, Régis Debray (« Le plan vermeil ; Gallimard) précise très justement que nos politiques de la vieillesse sont en retard sur nos réflexes. Ce faisant, il évoque une responsabilité collective indubitable, impossible à nier comme on l’aurait fait il y a quelques années en traitant quiconque la brandit de moraliste-conservateur-rabat-joie ; le silence s’impose devant l’entassement des morts en vrac et la panique des pompes funèbres.

Quant est-on perçu comme une vieille personne, dans cette société marchande et productiviste ? Cela commence à la retraite, je crois. Rapidement notre âge est investi du chiffre 3, peu avant que nous ne devenions aussi un être à trois pattes, comme celui que le sphinx de Thèbes, jadis, demandait aux passants d’identifier sous peine de dévorer ceux d’entre eux qui n’y auraient pas reconnu un vieil homme…

L’âge officiel du début de la sénescence est le mien : 65 ans. Cool ! Selon les manuels de gérontologie, ma taille diminue, mes cheveux blanchissent, ma peau perd de son élasticité, ma force musculaire diminue tout comme mes réflexes et ma capacité pulmonaire, des problèmes articulaires apparaissent, mon sang s’appauvrit, mon calcium diminue, mon sommeil se détériore, mon attention n’est plus la même, quant à mes capacités sexuelles... Bien entendu, je ne m’aperçois de rien. Les autres, certainement.

C’est aussi pourquoi le Papy que je deviens fait de la résistance, n’ignore pas ce qui l’attend demain entre tutelle et canicule, fait encore dans les arts martiaux et « se la joue » finalement comme les « seniors » qui le font rire par leur aveuglement sur eux-mêmes.

C’est, je crois, d’un double regard entre soi et les autres que procède notre âge, ou plutôt l’état et le chiffrage officiels de notre vieillissement. Les autres nous jaugent et nous jugent, tandis que nous nions et biaisons aussi longtemps et autant que faire se peut, jusqu’au moment fatal où la pente s’accélère : déchéance mentale, diagnostic Alzheimer, piège tutélaire, placement en « résidence », redécouverte des couches-culottes, veille angoissée dans la nuit du mouroir, gémissements d’un moribond dans la pièce voisine…

Le « troisième âge » encore fringuant évalue et rumine le risque d’en arriver bientôt à pareille situation, tout en s’attachant dans le présent à définir son identité, son rapport à soi et à l’environnement. Sa difficulté à y parvenir ne peut lui être tout à fait imputée à tort, ou du moins elle s’explique. L’érosion des conventions et des repères sociaux qui l’obligeaient autrefois à « s’assumer » dans des attitudes spécifiques et validées par les autres générations le place aujourd’hui, vis-à-vis de celles-ci, dans une position ambiguë et conflictuelle. Aucun des scénarios identitaires et comportementaux à sa portée ne le situe en cohérence avec quelque globalité sociale soucieuse comme autrefois de le voir transmettre expérience, savoir et sagesse...

En schématisant encore à travers un exemple sans doute trop personnel, je dirai qu’un ex-anthropologue africaniste peut statufier sa personne et son passé dans un bilan autobiographique, autovalorisant et en quelque sorte traditionnel (« moi, mon œuvre, mes aventures exotiques »…) ; il est alors taxé assez justement d’outrecuidance et de ringardise par une jeunesse lassée des vieilles outrances de la comédie sociale. Ne l’ignorant pas, il peut « décider » plus finement, à divers niveaux de conscience et de sincérité, de se distancier, de retrouver les apparences juvéniles d’une exaspération contre le « système », et à cette fin de relativiser voire de contester globalement ce qu’il a fait, écrit, vécu. Enfin, la dépression lui offre une troisième voie face à l’incapacité de mettre l’intelligence et l’honnêteté dans la balance ; à moins que l’option grégaire et ludique (clubs, voyages) ne lui permette de dissoudre provisoirement incertitude ou angoisse, non sans générer la frustration de larges catégories de laissés pour compte…

Car ce sont bien des états de tension qui s’imposent progressivement dans chacun de ces cas de figure, au cours de la gestion d’un délai qui s’amenuise avant la procédure terminale et la fin de partie. Comment s’étonner, dès lors, que des enquêtes officielles chiffrent la moyenne des suicides hebdomadaires de « Vieux » à 62, attribuant cette fréquence à la dépression bien compréhensible du grand âge… ?

 

Comment expliquez-vous que dans d’autres pays, les personnes âgées soient considérées comme de vénérables sages et vivent jusqu’à leur mort auprès de leurs proches alors qu’ici cela n’existe quasiment pas ?

En ce qui concerne les personnes âgées en Afrique, vénérées et entourées jusqu’à leur mort comme de « vénérables sages », quelques nuances ou précisions s’imposent…

On peut certes affirmer que, globalement, lorsque la vie sociale n’est pas bouleversée par l’une de ces affaires de sorcellerie qui, en Afrique centrale, tombent fréquemment sur les « Vieux», ceux-ci sont incomparablement mieux traités que chez nous. La place me manque ici pour exposer l’ensemble des paramètres à prendre en compte pour expliquer cette différence.

Pour saisir le statut de la vieillesse en Afrique, il faut examiner non seulement les croyances cosmologiques qui sous-tendent les représentations de la personne, du temps, de la vie, de la maladie et de la mort, mais aussi le rapport à la modernité, les processus d’acculturation et les divers synchrétismes qui recomposent la tradition. Pour comprendre l’opposition de ce statut avec la place que nous faisons au grand âge dans notre société de consommation, il faut aussi mettre en congruence l’évolution de notre conception de la personne avec celle de notre système économique.

Le repérage de quelques oppositions signifiantes entre l’Afrique et l’Occident permet d’appréhender l’ampleur du contraste.

Bref, au-delà de toute analyse anthropologique de ces oppositions, j’incline à maintenir une interrogation ouverte. Non sur les déterminants des liens affectifs en quelque lieu de la terre, mais plutôt sur ceux de leur distension et de leur rupture. Une interrogation à laquelle il me paraît vain de ne répondre que sur le registre déterministe des sciences sociales. Je ne pense pas que nous ayons conceptualisé l’ensemble des causes, des constituants et des conséquences d’un phénomène d’assèchement affectif qui, vu de près et observé dans sa simultanéité avec d’autres dérélictions, paraît chez nous presque irréversible.

Que d’images me viennent à l’esprit lorsque je repense à ces danses rituelles de possession effectuées par les adeptes de mouvements religieux congolais, au cours desquelles des sectatrices de tous âges entrent en transe sous l’action d’un génie ou de quelque autre type d’entité spirituelle ! Mêlées aux jeunes, de très vieilles dames, percluses de rhumatismes et de maux divers, s’échauffent lentement, méthodiquement, sur l’aire d’évolution des danseuses, esquissant sur une lente cadence, presque précautionneusement, les gestes et les postures de la danse, avant de se laisser gagner progressivement par les chants et le rythme des tambours, accélérant harmonieusement mouvements et contorsions, pour tomber finalement sur le sol, dans les paroxysmes d’une conscience altérée… Toutes se félicitent des bienfaits physiques et psychologiques de semblables prestations. Toutes conservent leur dignité et sont honorées pour leur longévité et leur vitalité. Toutes plaisantent avec leur environnement, donnent des ordres, préparent le repas commun, surveillent les petits, s’assurent du respect collectif des interdits et démontrent de mille manières que l’âge n’a fait que densifier leur être et leur position sociale.

Il serait facile de détailler le contraste avec l’abattement et la solitude de nos vieillards. Ce contraste est immédiat. Il mérite la mention autrefois portée, dans nos quotidiens, sous certaines caricatures : « sans parole ».

 

Justement, notre société semble vouer un culte à la vie « parfaite » (culture du corps beau et sain à outrance. Pour vivre heureux, soyons jeunes et restons-le !) et nier la déchéance physique qui, pourtant, atteint toutes personnes en fin de vie. Pourquoi toujours craindre la maladie et nier encore notre mort inéluctable ?

Une rupture lourde de conséquences marque l’histoire des idées et des mœurs en Occident, que je me risque à rappeler malgré son évidence : à l’idéal gréco-romain d’équilibre et d’harmonie entre le corps et l’esprit, mis à mal dans l’Antiquité tardive par le néoplatonisme et le christianisme, succède au long des siècles une interminable et radicale confrontation philosophique et religieuse entre les partisans de la primauté de l’un ou l’autre de ces deux composants de la personne. D’une manière générale entre idéalisme et matérialisme.

Aujourd’hui, la société hypermoderne, globalisée, aseptisée, efface la mort et rend un culte profane au corps. Objets de soins multiples, celui-ci a pris une place nouvelle, superfétatoire, envahissante jusqu’à devenir le repère essentiel et quotidien en même temps que le temple d’une religion du plaisir, de la beauté, bref d’un hédonisme absolu et hostile à toute transcendance. C’est par lui que l’individu se fait reconnaître dans des superficialités atterrantes et des déséquilibres - notamment psychologiques et alimentaires - conduisant les consommateurs à la dépression, à l’obésité ou à l’anorexie. Sans dérouler ici la liste des contradictions actuelles et fondamentales dont le corps est le support immédiat, mentionnons en passant celle qui allie d’une part la condamnation et le traitement thérapeutique des agressions sexuelles et d’autre part les incitations pornographiques, culturelles et commerciales au débridement des pulsions.

À se demander si la connaissance empirique et intellectuelle du fonctionnement humain accumulées au cours des siècles n’est pas devenue inutile et si nous savons l’utiliser ailleurs que dans le champ éditorial et universitaire. Cherchons-nous vraiment à structurer les individus et les groupes selon l’injonction de Freud, à favoriser leur distinction entre le bien et le mal en soumettant au principe de réalité le contenu du « chaudron instinctuel », le « ça », la zone obscure de nous-même dominée par le principe de plaisir ? Je vous laisse répondre.

             

Quant à nos vieux parents, dont la déchéance physique nous démontre non seulement l’inéluctabilité de notre future décrépitude et nous incite à une sorte de négationnisme face à la condition humaine, c’est peu dire qu’ils nous dérangent. Sous nos yeux, d’ailleurs, ils s’éternisent, ne produisant que du besoin, de la souffrance et de l’emploi sous-valorisé. De là à les haïr, il n’y a qu’un pas, vite franchi à l’écran. Le film intitulé « Ridicule » emballa les Français en 1996 ; son préambule scatologique me fit quitter bruyamment la salle dès le début du générique : dans un salon luxueux un très vieux tétraplégique est allongé sur un sofa. La porte s’ouvre sur un gaillard en habit de cour. Il s’approche, se dégrafe, dégage son sexe et se soulage longuement sur le vieillard, prenant soin d’arroser équitablement chaque partie du corps immobile… Je ne sache pas qu’une seule de mes connaissances cinéphiles ou quelque média eut un mot pour contester cette scène et y voir une métaphore lamentable d’une non moins lamentable réalité : la place faite aux « Vieux » dans la société française.

 

Les progrès de la médecine ne cessent d’allonger notre espérance de vie et par-là même entraîne l’appât du gain de certaines personnes qui voient le filon des vieux comme une vraie mine d’or. Qu’en pensez-vous ?

« Certaines personnes » !? La formulation de votre question montre que vous n’êtes pas informée de l’énormité du problème… Tant mieux, si j’ose dire. Je m’explique sur cette double assertion un peu paradoxale.

Ne sont véritablement au fait de la situation des personnes âgées dans ce pays, et notamment de celle des gens placés sous tutelle ou curatelle, que trois catégories de Français, auxquelles vous n’appartenez pas :

a) Les acteurs judiciaires, sociaux, médicaux et politiques (en fait plusieurs centaines de milliers de personnes), dont je n’ai cesse de dénoncer les synergies délétères et la dureté de cœur (oui, ces mots sont encore utilisables).

b) Les profiteurs du système tutélaire, qui sévissent dans divers secteurs socioprofessionnels : banques, assurances, offices notariaux, syndics d’immeubles, pompes funèbres, agences immobilières, artisans, antiquaires brocanteurs, sans parler de certains avocats qui se servent également à la louche dans les finances du malheur. Une métaphore écologique s’impose, puisque, après tout, ces gens assurent, sur la chaîne du vivant et dans les rouages de la consommation universelle, tant l’industrialisation des classes d’âge que le recyclage des déchets sociaux et le nettoyage des carcasses d’existences finissantes. Autant de fonctions peu ragoûtantes inscrites dans la rationalité de la nature, de l’éternel retour ou d’un ultralibéralisme paroxystique.

c) Les individus et les familles victimes des diverses formes de malversations imputables à des filières et des réseaux délinquants. Ceux-ci sont d’autant plus difficiles à dénoncer que l’air du temps, le refus collectif de toute réalité hors du commun et le poids du politiquement correct permettent d’attribuer une paranoïa ou d’autres déséquilibres psychiatriques aux quelques trublions qui mettent en cause des secteurs entiers de la société.

Débarrassé des verrous inhibiteurs que lui imposait la bipartition géopolitique du monde, le capitalisme (un terme déjà obsolète) dévoile aujourd’hui la réversibilité radicale des grands principes humanitaires, la relativité voire l’inanité des chartes éthiques et des autres expressions de notre magistère sur les droits de l’homme et les valeurs universelles.

Le traitement institutionnel et l’exploitation économique du grand âge favorisent actuellement l’émergence d’un secteur d’activité économique particulièrement lucratif : l’exploitation de l’ « or gris ». Je me risquerai à enfoncer une porte ouverte en rappelant que l’économisme ambiant a progressivement interdit non seulement la sacralisation de la personne, mais encore la mise en application des principes censés fonder la primauté de cette dernière. Notamment dans le domaine de la Santé. La « rationalisation du marché hospitalier » permet à des groupes financiers de devenir actionnaires ou propriétaires d’hôpitaux, de cliniques et de maisons de retraite, faisant aussi de la santé un produit, du malade (celui qui « a les moyens ») un consommateur, du directeur d’hôpital ou de maison médicalisée un chef d’entreprise.

Mais la réalité du système qui se met en place est plus inquiétante encore. En 1981 déjà, Jacques ATTALI inaugurait en France une approche singulière des problèmes de la vieillesse en préconisant une euthanasie de masse et un suicide citoyen. À l’issue de quelques remous médiatiques, ce précurseur féru d’innovations en tout genre déclara qu’il avait dit sans dire tout en disant ce qu’il y avait lieu de dire autrement… Bref, les termes étaient pourtant clairs :

« Je crois que l’important de la vie ne sera plus de travailler, mais d’être en situation de consommer, d’être un consommateur parmi d’autres machines de consommation. Je crois que dans la logique même du système industriel dans lequel nous nous trouvons, l’allongement de la durée de la vie n’est plus un objectif souhaité par la logique du pouvoir. Dès qu’on dépasse 60-65 ans, l’homme vit plus longtemps qu’il ne produit et il coûte alors cher à la société. En effet, du point de vue de la société, il est bien préférable que la machine humaine s’arrête brutalement plutôt qu’elle ne se détériore progressivement. On pourrait accepter l’idée d’allongement de l’espérance de vie à condition de rendre les vieux solvables et créer ainsi un marché. Je suis pour ma part, en tant que socialiste, objectivement contre l’allongement de la vie parce que c’est un leurre, un faux problème. L’euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figure. Dans une logique socialiste, pour commencer, le problème se pose comme suit : la logique socialiste, c’est la liberté, et la liberté fondamentale c’est le suicide ; en conséquence, le droit au suicide direct ou indirect est donc une valeur absolue dans ce type de société. » [Cité par le professeur Debré dans « Nous t’avons tant aimé »].

Il y a deux ans, la philosophe anglaise Marie WARNOCK, une experte en éthique médicale qui siège à la chambre des Lords, adoptait d’ailleurs une position comparable dans une interview au Sunday Times.

À chacun de nous de réfléchir sur les significations et les perspectives d’avenir offertes par ces prises de position, pour autant que nous ayons le désir d’anticiper sur les événements, la capacité de réaliser qu’il s’agit déjà de notre présent et qu’il est en définitive très imprudent de ne pas entrer en résistance.

Mais revenons à votre question sur le filon que représente l’argent des « Vieux » et la ruée des prédateurs vers celui-ci.

Espérant que la recherche de la vérité prime pour vous sur toute réticence à mettre la Justice en cause, et en essayant de faire le plus court possible, je décrirai la machine judiciaire à broyer les « Vieux » par une énumération des principales caractéristiques des structures et du fonctionnement du système tutélaire. Celles-ci le rendent performant pour maltraiter les personnes et rafler leurs biens plutôt que pour exercer une gestion « en bon père de famille » (désignation officielle de leur fonction).

             

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Comment croire en cette Justice tant qu’elle n’aura pas soumis le dispositif des tutelles à un organisme de contrôle à tous niveaux, du genre IGS ?

Pour l’heure, rappelons qu’un « majeur protégé » s’est immolé par le feu à Villeurbanne, il y a quelques mois, dans les locaux de l’association des « majeurs protégés » du Rhône. Ce drame, qui n’a fait la « une » d’aucun média, est resté confidentiel.

Il a fallu la vague de chaleur de 2003 pour que nous redécouvrions nos vieux, certains de nous accusant même un ministre de l’époque d’être responsable de la canicule. L’homme d’aujourd’hui serait-il un pur individualiste égoïste ?

Dans un contexte hyperlibéral dont les dégâts sont bien connus et qui se caractérise aussi par les pathologies de l’hypermodernité, les chocs de la mondialisation, l’exténuation des acquis sociaux, la marchandisation du vivant, un consumérisme à tout crin, un relativisme axiologique et moral ouvrant sur la permissivité et les aberrations d’un individualisme forcené, le moins que l’on puisse dire sur la situation et les problèmes des personnes vulnérables et handicapées par l’âge ou la maladie, c’est qu’ils ne figurent ni dans les priorités nationales ni dans la sensibilité collective…

Les phénomènes que je désigne sous l’appellation un peu générale de « pathologies de l’hypermodernité » sont aujourd’hui bien étiquetés sur les différents registres des sciences humaines. Ils caractérisent l’individu contemporain qui, subissant rétrécissement du temps, diktat de la vitesse et de l’urgence, massification, violence, hyperconsommation, culte de la rentabilité et de la performance, fragmentation des identités, virtualisation du réel, devient un sujet suractif, narcissique, défoncé, « internetisé », angoissé, incapable d’individuation, soumis à de nouvelles temporalités, interpellé et mis en demeure d’adhérer, pour exister, à un groupisme hystérique, glouton, jubilatoire, délétère et somme toute infernal… Dans les « tribus » contemporaines, qu’évoque le sociologue MAFFESOLI, l’individu demeure un « enfant éternel », attaché à la recherche de l’émotion partagée, de la jouissance, de l’immédiat, de l’ouverture sur l’altérité, du jeu, de l’innovation transgressive. Autant de caractéristiques égotiques dont les médias font un modèle social dominant. Un modèle qui, selon l’auteur, « est une déclaration de guerre au schéma substantialiste qui a marqué l’Occident ».

Que deviennent, en pareil contexte, les sentiments profonds et durables, la maîtrise et le dépassement de soi, l’engagement idéologique, l’identité sexuelle, sociale, professionnelle ou politique ? L’affectif ? La constance et la pugnacité au service d’un proche vieilli et handicapé ?

Oui, pour répondre à votre question, je crois que l’égoïsme est l’une des caractéristiques de l’homme moderne, toutes belles exceptions mises à part, et que nous avons d’ailleurs la classe politique que nous méritons. Celle-ci, nous « représente » à tous les sens du terme.          

Un assèchement psycho-affectif et un égoïsme pudiquement dénommé individualisme (une acception courante très éloignée du sens profond de ce terme) semblent d’ailleurs être perçus clairement, aujourd’hui, par l’homme de la rue comme une évidence, comme un fait social dont chacun souffre quotidiennement à travers l’éclatement de la famille, la disparition des réseaux de solidarité (au profit de divers types d’entreprises plus ou moins sectaires et identifiées ou non comme telles), les ruptures relationnelles, les solitudes et les frustrations. Sans que ne se développe pour autant une réaction collective contre les causalités sociétales de cette déréliction.

Un culte exclusif de la rationalité, appuyé sur un scientisme « bas de gamme » souvent consternant, gangrène une large part du corps médical. Il préconise, face à la souffrance humaine, sang-froid, distanciation et technicité. Une prétendue incompatibilité entre manifestation affective et professionnalisme est rabâchée tout au long des cours et des stages médicaux… ou - comme j’ai pu le vérifier pendant des années de présence sur le lieu de vie médicalisé de ma mère - dans les procédures de licenciement de jeunes personnes (infirmières, aides-soignantes) jugées « trop proches des personnes âgées ». Ce précepte pervers et les licenciements qu’il autorise constituent le meilleur moyen de « verrouiller » une équipe soignante, de museler quiconque voudrait dénoncer des dysfonctionnements et comportements contraires à l’éthique. L’une de ses fonctions les plus subreptices est justement d’éviter, par ces licenciements faciles, tout contraste flagrant entre d’une part l’humanité et la compassion de certains agents qui n’en sont pas moins remarquables au plan professionnel, et d’autre part la médiocrité, le suivisme et l’attentisme craintif d’une majorité malléable et facile à régenter.

             

C’est peu dire que notre niveau intellectuel et moral a chuté lorsque nous continuons à ne pas nous défier d’un savoir dissocié d’une expérience équivalente de l’être et à ne pas même soupçonner que la mort de l’affectivité est aussi celle de l’homme…

À entretenir la certitude qu’une suprématie scientifique et technique atteste une supériorité civilisationnelle et un droit dans les affaires du monde.

À gloser haut et fort sur les valeurs universelles sans les mettre en pratique, tout en mimant publiquement des solidarités passionnées avec les démunis de la planète (de préférence sous les tropiques : exotisme et tourisme constituent souvent l’emballage de cette « aventure humaine »)…

À ne pas entrevoir l’impact négatif et souvent ravageur de notre image dans le regard d’autrui, de l’Autre, bref de cette différence à laquelle nous voulons nous « ouvrir » dans un a priori et une surenchère humanistes dont les destinataires nous ont depuis longtemps démystifiés à notre insu.

À ignorer la répulsion de ceux qui, en Afrique ou ailleurs, subissent la variabilité de nos discours interchangeables et contradictoires, discours qui justifient parfaitement le dicton congolais selon lequel « le Blanc a toujours le micro », a toujours raison et incarne dans ses propos une modernité que les Africains n’intégreront qu’à la condition d’avoir été bien sages… À condition d’absorber les salades idéologiques et les mots d’ordre péremptoires de jeunes coopérants-chercheurs-experts-enseignants avides d’expérimenter le vaste laboratoire qu’est devenu l’Afrique (au plan militaire ou... anthropologique), impatients d’intégrer professionnellement et personnellement ce « look » du philanthrope occidental penchés sur les maux du continent mais pas mécontents de toucher un gros salaire « expatrié »… À condition enfin de brader traditions et réseaux d’alliance lignagers, claniques ou tribaux. Si ces liens de solidarité permettent à l’Afrique de survivre face à une modernité toujours plus improbable et culpabilisante, ils n’en sont pas moins remis en question par des experts occidentaux du développement qui y voient autant de freins à l’émergence de l’entreprise individuelle, à l’avènement du « progrès » et à une entrée de plain-pied dans l’ère moderne.

En vérité, notre perte de crédibilité et la froideur de nos interlocuteurs du Sud face à nos emphases moralisatrices et nos promesses de lendemains qui chantent ne tiennent pas qu’aux difficultés ou aux échecs du développement, aux aléas d’un choc de civilisations ou même à notre évidente duplicité entre humanisme mièvre et affairisme frénétique… Elles s’expliquent aussi, partiellement mais clairement, par l’indignité faite aux « Vieux » en Occident, et notamment en France. Une indignité connue aujourd’hui de par le monde grâce aux médias mais surtout à travers les témoignages des diasporas africaines (noires et maghrébines). S’impose donc une lourde interrogation de fond : comment un fait de société tel que la maltraitance et l’abandon des personnes âgées peut-il coexister avec les prises de consciences et les repentances dont nous excipons devant l’histoire, avec les solidarités que nous prêchons, ou avec nos vibratos émotionnels et télévisuels face aux malheurs d’un monde que nous secouons en prétendant le secourir ? Autrement dit, comment osons-nous développer des élans compassionnels en direction de sociétés qui respectent et honorent leurs anciens alors que nous nous désintéressons à la fois de nos aînés et des machoires institutionnelles et commerciales qui les broient chaque jour ?

Mes activités associatives en faveur des « majeurs protégés » me permettent de recueillir auprès de mes nombreux contacts africains en milieu hospitalier, dans les maisons de retraite, les filières médico-sociales de « soutien à domicile » et les structures de formation aux disciplines de la Santé, des réactions significatives pour ce qui touche à l’enseignement reçu, aux conditions de travail, au traitement des patients, ainsi qu’à la relation de ces derniers avec leur famille. Libérées par l’instauration d’un climat de confiance excluant toute indiscrétion de ma part, ces réactions expriment souvent une perplexité ou un désarroi, illustré par des comparaisons un peu schématiques entre l’Europe et l’Afrique, entre la France et le pays d’origine. En ce qui concerne l’enseignement et la déontologie des administratifs et des "médicaux", de nombreux informateurs se disent rebutés par les mots d’ordre explicites et impérieux qui, sous couvert de sang froid et de technicité, prônent, une dissociation de bon aloi - mais selon eux désastreuse - entre le geste professionnel et un minimum d’empathie ou de spontanéité compassionnelle. Tout en s’adaptant à ces injonctions, ils affirment avec leurs propres mots être témoins de nos angoisses de consommateurs obèses et terrifiés par les empreintes de l’âge.

Vos lecteurs, ou certains d’entre eux, trouveront que je manque d’humour et que j’évoque des réalités plutôt saumâtres. Il est vrai que mon vécu actuel et le sujet que j’expose se prêtent peu à l’humour, même si le public Français est souvent conduit à s’esclaffer devant les gags d’amuseurs publics ciblant les maladresses et les relâchements du grand âge. Quant aux « réalités saumâtres », elles pourraient les intéresser non seulement parce qu’elles ouvrent sur un processus actuel de déshumanisation de la société, mais aussi parce que, en réalisant que le recueil de cette information ne peut s’effectuer que dans les coulisse de ladite société, on doit admettre que la connaissance de cette dernière (bref, du réel) procède nécessairement d’investigations interdites, loin de l’avant-scène de la comédie sociale, hors des débats conventionnels et du politiquement correct, bref dans les recoins les plus obscurs du système.

En recourant à une métaphore aquatique, je dirais qu’il s’agit ici de « pêche au gros »… au point que, même assorties de preuves indubitables, les dimensions de ce que je ramène des grandes profondeurs en termes de maltraitance et de spoliation défient le bon sens et l’imagination.

Un défi facilité par l’apathie intellectuelle et morale du plus grand nombre, car, en sus de l’abjection des faits - qui m’incite parfois à me demander si tout cela est bien réel -, en sus des chausses-trappes posés par les institutions judiciaires et politiques pour empêcher quiconque de faire la lumière sur le crime organisé dont le grand âge est victime, il me faut affronter l’incrédulté du public, du tout venant, de l’homme de la rue et aussi de l’intellectuel face à la gravité du problème ; leurs réticences à admettre des énormités contraires à leurs convictions sur l’effectivité de la démocratie et de l’humanisme français ; leur méfiance à l’écoute d’un propos virulent sous-tendu par une demande implicite de solidarité et d’engagement ; leur agacement et leur culpabilité latente devant la prétention d’un individu à leur dévoiler des horreurs qu’ils eussent peut-être dû connaître plus tôt dans une vie mieux remplie ; leur antipathie pour la dénonciation d’une indifférence et d’un égoïsme auxquels ils ne sentent pas tout à fait étrangers ; leur suspicion pour un type qui flingue manifestement sa vie personnelle en menant une action à la fois solitaire, bruyante, dénonciatrice et somme toute dérangeante ; leurs insinuations sarcastiques, issues d’un psychologisme sommaire, vis-à-vis d’un vitupérateur boosté initialement par les malheurs de sa mère à laquelle le relie vraisemblablement un cordon mal tranché. Bref, ce type fait trop fort ; quel est son problème au juste ? Pourquoi pas un ego surdimensionné, une vocation mystico-polémique ou quelque chose de ce genre ?

Cette liste à la Prévert illustre de manière non exhaustive les roublardises et les faux-fuyants les plus courants par lesquels Mme et Mr Lambda refusent le constat atterrant auquel je les convie preuves à l’appui, déployant à des degrés divers mauvaise foi et hostilité. Il s’agit pour eux, consciemment ou non, d’interdire ou de différer un face à face avec le réel, dont ils savent ou pressentent qu’il serait fatal à un ensemble de préceptes et de croyances laborieusement agencés, fatal aux bribes de confiance qu’ils conservent pour les insignes et les slogans de la République et de la démocratie, et tout bonnement néfaste à leur équilibre psychologique et moral.

Si quelques concessions me sont faites, c’est sur la nature de certaines prédations tutélaires parfois stigmatisées ponctuellement par la presse. Quant à l’ampleur nationale du phénomène, pas question de l’admettre : « Mais enfin, monsieur, arrêtez ! Pour imparfaite qu’elle soit, notre démocratie fonctionne encore ! Si les choses étaient aussi graves que vous le prétendez, nous le saurions et nous aurions réagi. Calmez-vous ! Ce qui est arrivé à votre mère est désolant, mais tout de même…n’oubliez pas que tout ce qui est excessif est insignifiant ! »

Je ne prends plus le temps aujourd’hui, comme je le faisais il y a quelques années, de ferrailler pour expliquer que j’ai fait ma vie ailleurs et sur d’autres objets ; que je ne suis tombé que fortuitement et malgré moi dans cette arène nauséabonde ; que le choix d’un combat total (ou presque) était le seul possible lorsque j’ai ressenti une sorte de coagulation entre les malheurs de ma mère et ceux des autres victimes du système tutélaire ; que je n’ai, par tempérament, caractère ou inclination, rien à voir avec Alceste, ce personnage de Molière (Le Misanthrope) dont les emphases vertueuses m’indisposaient déjà à l’école ; que je milite seulement pour des vérités et des impératifs basiques et minimaux ; que l’exploitation et la maltraitance des « Vieux » s’inscrit dans une évolution globale du corps social qui nous concerne et nous menace tous ; qu’un paradoxe ayant souvent associé, dans l’histoire des hommes, les progrès les plus significatifs aux errements et aux débordements les plus calamiteux, il est dangereux de se fier complètement aux apparences et aux déclarations lénifiantes d’un système politique, fût-il officiellement « démocratique » ; que l’idéologie des droits de l’homme sert aujourd’hui de paravent à des crapules versées dans les combines les plus lucratives et les plus contraires aux droits fondamentaux de la personne ; que j’ai mal vécu, en tant que spécialiste du fonctionnement social, mon propre ahurissement en me cassant le nez sur les réalités du carnage tutélaire, et que je ne me considère pas comme le mieux placé pour reprocher à quiconque d’ignorer l’existence de telles horreurs ; que je limite mes reproches à ceux qui se contorsionnent pour refuser de voir et de savoir lorsqu’on leur propose de jeter un œil dans des dossiers de tutelle, c’est-à-dire dans des coulisses de la société qui recèlent d’autres registres d’inhumanité, comme l’univers carcéral, pour ne citer que celui-là ; que cet exemple des prisons, dont l’inhumanité a été mille fois stigmatisée en vain, souligne l’urgence de dénonciations apparemment dérisoires, mais hormis lesquelles nulle action efficace pour les droits de l’homme ne sera entée sur une base solide ; que le combat citoyen pour les droits fondamentaux de la personne doit être libéré de tout carnaval autovalorisant, pour mieux traquer à la fois les non-dits du discours officiel et les vérités difficiles qu’ils dissimulent ; que la connaissance intellectuelle, théorique, conceptuelle et distanciée - dont je me méfie depuis toujours lorsqu’elle n’est pas connectée à l’action et au « terrain » - me semble aujourd’hui non seulement insuffisante, mais encore dangereuse lorsque, mise au service des politiques et des bureaucrates, farcie de données sociologiques, médicales et judiciaires, elle encastre la personne dans un dispositif destructeur de ses droits et de sa dignité ; qu’une récapitulation des informations que nous livrent médias et archives sur les manipulations et les crimes imputables à des instances fondées sur des valeurs universelles dévoilerait la réalité des choses au public et me dispenserait d’aboyer comme un chien de berger ; que la gravité et surtout la généralisation des faits que je dénonce se prêtent à des réflexions sur la notion de totalitarisme et à des projections possibles sur un retour de la Bête… et que, in fine, je suis consterné de me retrouver en exergue dans ce merdier.

La gravité de la situation des « Vieux » tient incontestablement à un égoïsme collectif assez effrayant. La maltraitance, dont il faut souligner la fréquence dans les établissements médicalisés et les maisons de retraite, n’est combattue que mollement et hypocritement, tant par les pouvoirs publics que par une association connue et largement financée, qui fait essentiellement dans la pondération, le « sens de l’écoute » et le « dialogue apte à provoquer une prise de conscience ». Seule l’AFPAP (Association française de soutien et d’assistance aux personnes âgées) lutte contre les forces de maltraitance et d’exploitation commerciale de « Vieux » littéralement mis en batterie. Elle héberge d’ailleurs sur son site internet un collectif des personnels de santé qui, ayant dénoncé des faits de maltraitance, se sont pour cela retrouvés au chômage et assignés en correctionnelle…

 

Les promesses politiques faites alors ont-elles été mises en œuvre ou sont-elles restées des paroles en l’air ?

Ce sont surtout les Conseils généraux qui, à ma connaissance, ont réagi lors de la dernière canicule. Diversement d’ailleurs selon les Régions. Là où réside ma mère les choses ont changé. Dès pièces ont été climatisées, du personnel a été engagé pour la durée des grandes chaleurs.

En revanche aucune promesse n’a été tenue en ce qui concerne les budgets et le recrutement.

 

Vous êtes le fondateur du Collectif Contre les Abus Tutélaires (CCAT). A quoi et à qui peut servir cette association ?

Les gens qui me sollicitent, et auxquels je fournis une aide totalement gratuite, sont soit des « majeurs incapables », c’est-à-dire des personnes placées sous un dispositif de protection juridique et maltraitées par celui-ci, soit certains de leurs proches. Je les écoute et les questionne sur leur affaire en essayant tout d’abord d’en saisir les grandes lignes. Le plus souvent il faut démêler les faits touchant respectivement à des problèmes familiaux, aux malversations de Juges et de tuteurs, au pouvoir médical et aux responsables de maisons de retraite ou de Centres de Long séjour. Sans oublier bien sûr la longue chaîne des bénéficiaires détaillée précédemment. 

Est-il utile de préciser que la pluralité des secteurs institutionnels et socioprofessionnels dont je dénonce les implications dans la spoliation et la maltraitance du grand âge forme contre moi un bloc d’intérêts et de pouvoirs assez redoutable. ?

Il ne s’agit pas pour moi - disons pour le collectif dont je suis à la fois la tête et les jambes - de lancer quelque action en Justice, ni de fournir un soutien proprement juridique. Je m’attache à autonomiser les solliciteurs devant leur dossier et leur malheur ; je les conseille en vue de l’établissement d’une synthèse des faits, à la fois chronologique, datée et commentée ; j’établis moi-même ce document pour ceux qui s’avèrent incapable de le rédiger ; je facilite en cas de besoin le lien avec les médias ; j’envoie des courriers aux acteurs tutélaires ; j’oriente les victimes d’expertises psychiatriques bâclées ou abusives vers un expert dont l’une des caractéristiques, en sus de sa notoriété professionnelle, tient à son écœurement face à la délinquance tutélaire (qui ne nuit d’ailleurs en rien à son objectivité)…

Successivement reçu au ministère de la Justice, au Sénat, à l’Assemblée nationale, chez le Directeur de cabinet du Médiateur de la République, j’entretiens des rapports sporadiques et souvent antagonistes avec les institutions. Je m’efforce de rappeler à celles-ci leurs carences, voire leurs implications dans des malversations tutélaires qu’il n’est pas excessif de qualifier de mafieuses. Des implications notoirement attestées par la gravité et la persistance de faits et de situations des plus contraires aux droits fondamentaux de la personne, ainsi que par les réactions d’hostilité auxquelles se heurte toute dénonciation, même assortie de preuves imparables.

On nous rebat les oreilles, depuis plusieurs années, avec une « réforme des tutelles » constamment en préparation, qui ne vient jamais mais qui verra certainement le jour avant les prochaines présidentielles. Elle sera censée résoudre tous les problèmes.

Je n’y crois guère.

 

Tout le monde sait que la campagne présidentielle de 2007 est avant tout une guerre de pouvoirs. La vieillesse et tout ce qui l’entoure intéresse-t-elle un bord politique plus qu’un autre ?

Aucun bord politique n’a rien à faire des « Vieux » pour autre chose que des questions électorales. Les « majeurs protégés », eux ne peuvent voter ; je vous laisse imaginer comme ils intéressent la classe politique.

Il y a trois semaines environ, j’envoie un e-mail à Ségolène Royal, comme à la plupart des Députés, sur les nombreux tuteurs qui contractent des contrats assurance vie sur la tête de leurs « protégés », y compris les plus âgés, n’informent pas les intéressés et favorisent la disparition de sommes importantes après le décès de la personne « incapable ».

Réponse de Ségolène : « Cher Franck, je vous remercie pour vos propositions, toujours utiles dans les débats actuels et futurs. Je vous invite à rejoindre Désirs d'avenir pour unir nos idées. Bien sincèrement. »

Quelques jours plus tard, j’adresse à cette femme politique un résumé des traitements ignominieux appliqués à ma mère par sa tutelle.

Réponse : « Cher Franck, je vous remercie pour vos propositions, toujours utiles dans les débats actuels et futurs. Je vous invite à rejoindre Désirs d'avenir pour unir nos idées. Bien sincèrement. »

Sans commentaire.

Nous avons tous vu sur le petit écran des élus, des membres du gouvernement en visite électorale dans la salle commune d’un service gériatrique : les mines et le sourire « faux cul » avec lesquels ils servent à boire à quelques vieillards soulèvent l’admiration. Il faut oser ! Tout de même, la politique… c’est plutôt salissant. Mais s’il y a encore autant de jobards pour y croire, débattre et voter, pourquoi pas ?

Cette indifférence se retrouve d’ailleurs chez les professionnels de l’amour divin. Parmi les nombreux destinataires de mes appels à l’aide en faveur des vieilles personnes maltraitées et spoliées par le système judicaire, il faut compter une radio et un magazine catholiques, l’archevêché de Paris (à deux reprises) et plusieurs paroisses de la capitale. Réponse ? Néant.

 

Après toutes ces années d’études anthropologiques, avez-vous découvert quelque chose qui a pu vous rendre fier d’être un homme actuel ?

Autrement dit, suis-je fier de vivre à mon époque et dans cette société, ou n’aurais-je pas plutôt trouvé ailleurs, là où j’ai vécu et travaillé dans d’autres environnements ethniques et socioculturels, des raisons de croire en l’homme ?

Primo, le combat que je mène contre la maltraitance institutionnelle des personnes âgées et vulnérables indique clairement ce que je pense de cette société. En admettant que l’on puisse comparer celle-ci à un bateau, je ne la regarde pas comme un ensemble de compartiments étanches dans chacun desquels des événements graves peuvent se dérouler sans mettre en cause la sécurité et aussi l’honneur du bâtiment et de son équipage. Certains faits sociaux connotent et qualifient une fois pour toutes la collectivité nationale concernée.

L’asocialité qui me caractérise aujourd’hui est accentuée par ce à quoi j’assiste dans les recoins de l’exception française :

Secundo, mon pessimisme n’est pas non plus étranger à nombres de caractéristiques d’une hypermodernité dont les promoteurs violent tranquillement les valeurs universelles auxquelles ils prétendent arrimer l’Occident. Une hypermodernité sous les auspices de laquelle le sens des actes posés par chacun réfère moins que jamais à un ordre commun mais bien plutôt à des fonctionnements autoréférentiels en expansion exponentielle (bourse, marché, informatique, médias) ; la politique s’efface devant la gestion ; l’efficacité devient le seul critère de légitimité ; le contrôle, servi par la technique, devient digne de Big brother ; la virtualisation du monde réel génère des déséquilibres psychologiques et sociaux aux conséquences imprévisibles ; le pouvoir devient opérationnel et décisionnel plutôt que politique et institutionnel ; la compétition tous azimuts conflictualise les rapports humains, réduit les actions des hommes à des comportements adaptatifs, limite la pensée à un calcul sur investissement, définit le statut de chacun selon l’alternative gagnant-perdant et rend en cela la guerre plus inéluctable que jamais ; enfin, les grands débats internationaux se déroulent à un tel niveau critique d’opacité conceptuelle, de globalisation et de virtualisation de la réalité objective, de complexification croissante des conditions de survie de l’humanité, de mépris pour notre mère la terre et de frénésie impérialiste dictée par la rareté croissante des ressources naturelles que le fantasme ultralibéral de gouvernance et d’harmonie mondiales semble issu de deux pathologies inscrites l’une dans l’autre : non seulement celle de ses concepteurs, qui annoncent et justifient déjà le pire en conceptualisant un choc fatal des civilisations, mais encore celle qui, au-delà de tout instinct de pouvoir et de conquête, surdimensionne notre instinct de mort et nous fait subir, semble-t-il, la force d’attraction d’un schéma apocalyptique.

Tertio, si la lucidité inconfortable que confère une connaissance directe de faits impensables a viré chez moi au pessimisme radical, je n’en conserve pas moins énergie et motivation pour lutter contre le Léviathan qui nous menace…

À cela plusieurs « raisons », respectivement subjectives et objectives, qui ne m’appartiennent d’ailleurs pas en propre.

 

Je vous laisse le mot de la fin…

Bien qu’ayant vérifié l’étonnante banalité du mal dans des circonstances diverses, au cours d’une existence plutôt remplie, j’ai longtemps conservé un zeste de confiance (guère plus) dans la possibilité d’une application institutionnelle et minimale des principes humains. Il m’a fallu découvrir les rouages cachés du traitement appliqué au grand âge pour savoir à quel point ce problème (comme beaucoup d’autres) perdure et s’aggrave derrière un décor en trompe l’œil fignolé par le système, et combien la majorité de l’opinion publique reste - hormis les victimes, bien sûr - craintive ou suspicieuse vis-à-vis de ceux qui veulent lui dévoiler la vérité.   

Les conflits sociopolitiques qui animent la vie française n’interdisent donc pas une quasi synergie de fait entre le pouvoir et le peuple. Celle-ci contribue à la banalisation d’événements et de situations dont l’atrocité et la fréquence appellent notre indignation. L’absence ou la timidité de cette indignation pose une interrogation sur l’évolution de notre mentalité collective, de notre humanité.

Un constat :

Je sais, une telle évocation peut paraître sommaire ou prosaïque, mais pourquoi pas ? La vulgarité du réel, c’est aussi la nôtre.

 

 


C’est pour se consacrer à ce combat difficile que Frank HAGENBUCHER, Anthropologue et Directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), a pris sa retraite en janvier 2002 et a fondé le Collectif contre les abus tutélaires (C. C. A. T.)

Collectif Contre les Abus Tutélaires - CCAT

franck.hagenbucher@wanadoo.fr

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